Les installations d'un village d'orpailleurs clandestins en Guyane en juin 2004. Foto - AFPQuelques boîtes de conserve vides, un abri sans toit et un ponton en bois dominant la rivière : voilà tout ce qui reste du barrage tenu par les militaires pendant deux mois sur le Tampok, à une heure de pirogue du bourg de Maripasoula, au sud de la Guyane.

Avec l'abandon du camp, le câble et les barbelés tendus en travers du cours d'eau ont été retirés, laissant la voie libre aux pirogues qui ravitaillent les sites d'orpaillage clandestin du Tampok et de la Waki. Celles ci peuvent désormais s'approvisionner en toute impunité sur la rive surinamienne du Maroni, en face de Maripasoula.

"Avant, ils forçaient le barrage. Mais là c'est encore pire", soupire Mélanie Alimahé, le chef coutumier du village amérindien de Kayodé, à une demi-heure en amont du camp abandonné. "Il y a quatre ou cinq pirogues d'orpailleurs qui passent le jour, et jusqu'à neuf la nuit", constate-t-elle.


Depuis plus de dix ans, l'orpaillage clandestin sévit dans la forêt guyanaise, aggravant, sur le haut Maroni et le haut Oyapock, la contamination des populations par le mercure présent naturellement dans le sol, auquel s'ajoute le mercure des clandestins, affectant aussi les poissons par les boues déversées dans les rivières.

"FUIR LA MISÈRE"

"La terre de Guyane ne sera plus violée impunément", a prévenu le président de la République, Nicolas Sarkozy, le 11 février, dans la commune amérindienne de Camopi, annonçant ce jour-là "une opération exceptionnelle de sécurisation du territoire", "engageant 1 000 hommes", baptisée "Harpie", un rapace sud-américain des zones tropicales.

En quatre mois et 201 opérations, 26 millions d'euros de matériel ont été détruits - soit plus que durant toutes les opérations engagées l'an dernier -, 779 clandestins arrêtés, 19 kg d'or et près de 200 kg de mercure saisis.

"La mission durera le temps qu'il faudra", a promis M. Sarkozy à Camopi. L'opération était "prévue pour une durée initiale de quatre mois", a précisé la ministre de l'intérieur, Michèle Alliot-Marie, le 7 mai en conseil des ministres. Fin juin, les 400 soldats, 150 gendarmes, deux hélicoptères Puma et un avion venus en renfort ont donc quitté la Guyane. En visite en Guyane, vendredi 1er août, le ministre de la défense, Hervé Morin, a toutefois indiqué que "l'Etat doit d'ores et déjà penser à une nouvelle opération Harpie".

Sur six barrages fluviaux mis en place pour "Harpie" - trois étaient déjà installés auparavant -, quatre ont été levés, au moment même où la circulation en pirogue est facilitée par le haut niveau des eaux, en fin de saison des pluies. "L'opération continue, avec des moyens contraints et limités", indique la préfecture.

A Kayodé, c'est l'incompréhension. "L'armée a démissionné", fustige un jeune. "Nous allons poser les filets et tirer avec nos fusils sur les moteurs, pour arrêter les clandestins", exhorte-t-il. En novembre 2007, un jeune a tiré vers une pirogue clandestine, après que le village eut essuyé des coups de feu. "On ne peut rien faire, c'est à l'Etat d'assurer les contrôles", tempère Claude Yapata, agent du Parc amazonien de Guyane, qui s'étend sur plus de 3 millions d'hectares, dont 2 millions intégralement protégés, avec notamment les sources du Tampok et de la Waki.

Un peu plus en amont de Kayodé, Josué, un clandestin brésilien, a accroché son hamac à Dégrad Roche, un camp abandonné en mai par les gendarmes, suite à la montée des eaux. "On vient ici pour fuir la misère. Le président Sarkozy a mis les moyens, mais des orpailleurs, il y a en a partout en Guyane", résume-t-il.

A Cayenne, Claire Lanet, le procureur de la République, souligne les bons résultats judiciaires de "Harpie", tout en restant réaliste. "Tant que l'orpaillage clandestin bénéficiera de bases arrière au Surinam et au Brésil, la lutte perdra en efficacité. La seule réponse sur ce point, c'est la coopération", prévient la magistrate.
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En attendant, avec l'intensification de la lutte, les gendarmes sont plus exposés : depuis le début du mois de janvier, ils ont dû riposter vingt fois avec leurs armes, suite à des tirs ou des passages en force de clandestins sur les barrages fluviaux et routiers.

par Laurent Marot

Article paru dans Le Monde, l'édition du 03.08.08. Voir article. Voir les réactions.
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